39.

Le bourreau a perdu la tête. Il passe des échecs au jeu de massacre. Un clavier, un code, des vies que l’on déconnecte. Il peut frapper tous azimuts, en toute lâcheté. La partie est gagnée d’avance. Elle a l’avantage de ne pas mettre en péril l’exterminateur. Mon imagination galope. Esther est en ligne de mire. Elle a été arrêtée par la police de Borganov quelques jours après la diffusion de notre séquence. Les enquêteurs se sont rendus chez elle pour interroger ses proches, questionner les habitants de la friche. Ils sont une foule là-bas à m’avoir vu, reconnu ! Ils m’ont même ovationné lors de mon premier passage à Bruxelles. En lisant l’éloge funèbre de Nielsen en remplacement de Baldwin Felder, c’est Esther que j’ai mise à mort. Où et quand va-t-on me la voler ? Je la vois partir dans son sommeil… Je la regarde s’effondrer sur le plateau du théâtre… Elle s’écroule en conduisant Norman à l’école…

Mon père va remonter dans l’appareil. Il faut que je me ressaisisse. Je me répète en moi-même : « Nous avons affaire à un cas isolé, rien d’autre ne se produira. » Je m’interdis de penser au pire en me disant : « Cohen avait prévu cette éventualité ! » Je dois chasser mes idées noires, me maîtriser pour le moment tant attendu où je vais revoir le tigre. J’entends sa voix en bas des marches de l’avion, il plaisante. De quelle matière est-il façonné pour avoir tant de sang-froid ? Je me suis débarrassé de ma couverture et je fais bonne figure quand il entre dans l’habitacle accompagné de Cohen. Il vient sur moi.

— Le prince de mon prince ! clame-t-il.

Je ferme les yeux pour mieux me retrouver dans son étreinte et dans son rire. Puis nous parlons de ma mère, et il me dit simplement :

— Nous avons failli la perdre, Antonin.

Je n’ai pas besoin de détecteur pour lire dans son regard qu’il vient lui aussi de connaître la plus terrible angoisse de sa vie.

 

Le docteur Morelli sort enfin de la salle d’opération. Il a dû recoudre la main de son assistante : une intervention heureusement sans gravité mais qui a pris un peu de temps. Après avoir salué le nouveau venu, il s’assied pour nous donner un descriptif minutieux de la manière dont il a procédé pour extraire du bulbe rachidien de ma mère cet implant particulièrement mal placé. J’écoute d’une oreille lointaine l’exposé du neurochirurgien pour n’en retenir que la conclusion heureuse. La simple idée que des outils aient pénétré à l’intérieur de cette tête aimée me donne la chair de poule. Quand Morelli se dit prêt à pratiquer la même opération sur mon père, il essuie un refus catégorique de ce dernier.

— C’est totalement inutile ! décrète-t-il.

Autant Cohen qu’Elias tentent alors de convaincre le tigre de se prêter à cette intervention chirurgicale qu’ils ont programmée.

Il ne veut rien entendre.

— S’il entrait dans les intentions de Borganov de m’abattre, il l’aurait déjà fait.

Une sonnerie interrompt momentanément la discussion. Morelli est appelé d’urgence de sa clinique vénézuélienne. Le flacon contenant l’implant d’Elias vient d’exploser à son tour.

L’offensive pour convaincre Alexandre Carvagnac de se faire opérer redouble de vigueur. Le puisatier reste sur sa position.

— Je serai aux obsèques de Nielsen ! Ma place est là-bas et pas convalescent dans une chambre d’hôpital.

Personne n’infléchira sa décision. Autant vouloir forger un fer avec son poing.

 

En retrait, Pacôme Robertson est blême. Il ne participe pas à la discussion. Il devrait pourtant compulser sa montre, faire les cent pas, monter sur ses grands chevaux. Traversé par un étrange pressentiment, je profite d’un moment de silence pour lui demander :

— Vous n’êtes pas bien, professeur ?

Cohen relaie mon appréhension et s’exclame :

— Nom de Dieu, Robertson, vous n’allez pas me dire…

Assis docilement dans son coin comme un enfant fautif, le vieil homme hausse les épaules pour toute réponse.

— Mais pourquoi, bon sang, n’avez-vous rien signalé ?

— Je ne voulais pas de cette opération !

Il marque un temps avant d’ajouter :

— C’était mon droit.

Mon père se lève d’un bond et lance à Morelli :

— Il faut que vous interveniez immédiatement ! Il nous reste peut-être une chance de sauver Robertson.

— Mais nous sommes convenus avec la Nielsen que…

La réponse du tigre me terrifie.

— Je ne cours aucun danger ! Borganov s’attaque aux branches mais il ne touchera pas au tronc.

Le visage de Cohen devient soudain terriblement soucieux. Il lance :

— Qui nous dit que c’est Borganov qui exécute et non Carell ?

Je suis avec les autres autour de Robertson quand il émet cette hypothèse. Au moment le plus noir de ma terreur, face à cet homme qui déguise ses adieux sachant que d’un moment à l’autre il va être arraché à ce monde, je perçois une faible lueur d’espoir pour mon amour qui est une branche connue dans l’arbre de Borganov mais pas, à ma connaissance, dans celui de Carell. C’est en effet dans le cadre d’une manifestation en faveur des Gémeaux qu’elle a hérité d’un implant.

Si seulement Cohen pouvait avoir raison !

Avant de se lever pour rejoindre le neurochirurgien en salle d’opération, Robertson rompt le silence oppressant qui l’environne.

— Nous avons réussi une belle fin pour Tadeusz !

Le professeur est à peine debout qu’il est frappé d’un éclair. Ses jambes se dérobent sous lui et il tombe comme une écharpe molle sous nos yeux impuissants et désemparés.

 

Le couperet à peine tombé, Cohen nous abandonne pour se caler devant un écran. Il a repris son masque impassible et épingle les pièces de l’échiquier menacées dans ce saccage. Des noms sont évoqués autour de moi.

— Si Howard Gruss reste en vie, cela accuse Borganov.

— Pourquoi ? demande mon père.

— Gruss est son beau-frère.

— Vérifions !

Cohen tombe comme il le craignait au milieu d’un drame. L’homme vient de se tuer au volant de sa voiture. Une fois la communication terminée, il confirme son pressentiment.

— C’est bien Carell qui est derrière tout cela ! Il achève son rival.

Reprenant l’inventaire, il continue son parcours macabre. Mon cœur se déchire quand il prononce le nom de Mose. Je balbutie :

— Pas lui ! Il ne va pas tuer Mose ?

Mon père reste méditatif un moment, puis me dit :

— Mose fait partie des géants. Il n’a rien à craindre.

Je perçois dans cette réponse l’immensité glacée de sa solitude. Il cache mal ses craintes et, accablé autant par la fatigue que par la barbarie qui s’abat sur lui en ce jour de liberté retrouvée, il me confie :

— C’était si simple d’être puisatier !

 

Mercredi 4 avril

Je suis faussaire, animal de nuit, et je regagne l’ombre. Je préfère. Par la fenêtre de cette clinique berlinoise où ma mère est hospitalisée jusqu’à la fin de la semaine, je peux voir de grands arbres tout juste bourgeonnants. Je rêve à notre jardin de Curzay qui doit être plus vert. La convalescente dort et je suis à son chevet, ému de veiller sur elle. J’ai pris des nouvelles d’Esther par le biais de la billetterie du théâtre pour ne pas l’alarmer. Elle joue en ce moment.

Le docteur Morelli est passé tout à l’heure. Il m’a donné les résultats des derniers examens. Nous avons parlé de façon détendue. D’après lui, l’opération ne laissera pas de séquelles.

Les obsèques de Nielsen ont eu lieu hier. Le stade olympique était bondé. Mose se trouvait au côté du tigre avec les figures de proue d’une douzaine de friches. La force pacifique de ces hommes défiait les siècles. J’ai éprouvé une immense fierté d’être dans leur camp.

— Carvagnac s’améliore ! dit ma mère après l’allocution de celui-ci.

Sa remarque me fait sourire. Elle trahit pudiquement l’admiration qu’elle garde pour son époux en même temps qu’elle réinstalle cette place de confidente privilégiée qu’elle a toujours eue dans leur couple et qu’elle ne céderait pour aucun empire.

 

Depuis sa remise en liberté, mon père est sollicité partout. Hier, il était à Berlin, aujourd’hui, à Copenhague pour l’inhumation de Nielsen dans le caveau familial, après-demain on l’attend au côté de Mme Robertson pour l’enterrement du professeur, le tout entrecoupé d’interviews, de passages sur les chaînes, de rendez-vous.

— Ne me dis pas que j’en fais trop, lance-t-il en préambule à ma mère chaque fois qu’il l’appelle pour prendre de ses nouvelles.

Je les écoute parler. C’est un tel bonheur de les entendre, de les retrouver dans leur tendresse, dans leur projet, intimement liés. Je m’émerveille de les voir si peu rancuniers des épreuves qui les ont frappés. Pas une allusion au passé. Aucun commentaire sur cette élection de dimanche qui a été boycottée par les friches. Par contre, une réflexion de maman qui en dit long sur un puits d’absence que nous ne comblerons jamais.

— Tu te souviens, Berlin, cette pauvre nuit où est née Marjorie ?

 

Lundi 9 avril

Nous sommes rentrés à Cuba. Clovis nous attendait sur la piste d’atterrissage avec Anne-Lise et Philippine. Notre mère se porte mieux mais il faut lui donner le bras quand elle marche. Elle est en effet sujette à de légers vertiges qui, d’après le docteur, disparaîtront dans les prochaines semaines. Nous avons été accueillis au domaine par une Brenda au paroxysme de ses larmes. Elle n’aurait pas pleuré davantage si notre avion s’était abîmé en mer. De mon côté, je donne le change d’un bonheur qui flambe de la paille. J’ai fini de jouer le rôle de ma vie et je redoute ces années d’inutilité qui m’ouvrent les bras. Je me vois rentrant dans mon bloc comme une statue redevenant granit et carrière. Je m’imagine reprenant des chemins de faussaire pour recréer l’illusion d’un inaccessible amour. Suis-je condamné à faire avec Esther ce que j’ai fait avec Nielsen, ce que j’ai fait avec mon handicap quand j’étais petit… de l’amour avec du vent, du vivant avec du mort, du fringant avec de l’infirme ? Il est un temps où l’homme se fatigue de se mentir à lui-même, de s’illusionner de faux-semblants, de trafiquer la réalité pour la rendre acceptable.

 

Jeudi 12 avril

Mon père se dit heureux d’avoir retrouvé dans ma voix la probité inflexible de son ami Nielsen. Il ajoute que la force s’est ancrée en moi et que la traversée de mes épreuves est digne d’un fleuve. Il me demande de rester la conscience éveillée du projet et de continuer à fonder les aspirations des hommes dans de courts textes éclairés par la sagesse du prince. Cette requête me comble et m’effraie. Je demande l’avis de ma mère. Il n’est pas une égratignure de l’âme qu’elle ne décèle. Elle connaît l’étendue de ma solitude et, malgré cela, elle insiste pour que j’accepte cette proposition. Je voudrais être aussi bon simulateur que je suis faussaire pour décharger mes proches de cette peine d’amour que je traîne derrière moi, mais je suis incapable de feindre.

 

Clovis est reparti dans sa Bretagne avec Lison et la petite. Moi, j’ai repris mes pinceaux. Quant à mon père, il lance de grands défis. D’un côté je l’envie, de l’autre je le plains. Les phares ne sont pas autorisés à s’éteindre. Je me dis souvent qu’il se fait violence pour rester ce fidèle servant de la terre et rallier les hommes à sa démesure. Nielsen a porté le rêve si haut ! La nuit, je rejoins le tigre dans son bureau. Je me glisse entre sa mappemonde sur pied, ses livres scientifiques, ses piles de documents filmés, ses écrans, ses souvenirs. Annotant ses cartes ou fluorant son planisphère géant, il me fait l’effet d’un explorateur de la grande époque des découvertes. Il me parle de nouveaux puits, d’un moyen qu’il a imaginé pour transformer la dépression de Kattara en réservoir inépuisable d’eau douce, de nouvelles friches à conquérir en Inde, d’alluvions à remonter en amont du Mékong. Mon regard le quitte un moment pour relire cette phrase du prince épinglée au mur : « Je te désire permanent et bien fondé. Je te désire fidèle. Car fidèle d’abord c’est de l’être à soi-même. »

 

Le 15 avril

C’est jour de Pâques. J’ai passé ma matinée à peindre, à traquer l’âme d’un regard, à placer cette semence de lumière qui se reflète sur l’œil et qui trahit le visage de l’abîme, comme dans les toiles flamandes ces miroirs, ou chez Vermeer ce fragment de bois poli qui renvoie l’image du peintre. Je prends garde à ne pas me salir car je suis invité à déjeuner chez mes parents. Comme dans mon enfance, j’arrive dans une maison fleurie. C’est une des délicatesses de maman de veiller à ce qu’il y ait toujours l’humilité de quelques pétales dans le champ des pensées. Je retrouve l’ambiance de Curzay dans ce repas dominical. Le téléphone sonne. Un appel ! Mon père quitte la table pour le prendre.

— Quelqu’un pour toi, Antonin !

Je croise le regard de ma mère. Elle a deviné. Le bureau paternel est sens dessus dessous, il est encombré de cartes hachurées. Plages vertes, points rouges, bleus ou noirs m’installent au centre du monde.

— Allô…

Cette voix !

Je rêve ! Je cherche mes marques dans ce balancement du probable et de l’improbable qui martèle sous mes tempes.

— Esther…

Elle est émue. Elle a été surprise de me voir apparaître l’autre jour à l’écran pour annoncer la mort de Nielsen et lui rendre hommage. Elle dit qu’elle a pleuré jusqu’à épuisement de ses larmes. En suis-je désolé ? Nous parlons à voix retenue dans la suspension de nos souffles. Ma main gauche est posée sur le globe de mon père, mon index pointe Bruxelles et prépare ma question.

— Où es-tu ?

— Je suis toujours à New York… Nous avons joué les prolongations…

La mappemonde amorce une rotation vers la droite. Mes doigts traversent l’Atlantique. Ils hésitent à accoster dans la mégalopole. Je crois même qu’ils tremblent.

— Et toi, Antonin, que fais-tu ?

— Je peins.

— Qu’est-ce que tu peins de beau ?

— Toi !

Elle rit et ma main se calme.

— Et quoi encore ?

Mon annulaire est sur New York, mon pouce sur Cuba.

Le Puisatier des abîmes
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